Jean-Loïc Le Quellec
StoryTANK, le think tank européen dédié au storytelling pour les professionnels du cinéma et les scénaristes de toute l’Europe, poursuit son approche exploratoire au cours de cette nouvelle saison, en approfondissant la méthodologie du Groupe Ouest et de lim, conçue pour stimuler la créativité et développée en collaboration avec l’équipe de recherche appliquée de LA FABRIQUE DES MONDES (France 2030).
Nous avons interrogé cinq chercheur·ses international·e·x·s issu.e.s de domaines complémentaires — neurosciences cognitives, ergonomie cognitive, psychologie de la sérendipité, sciences sociales et anthropologie —, en faisant appel à leur expertise pour mettre en lumière ce qu’ils et elles ont observé au sein de cette méthodologie, ainsi que les véritables enjeux de ses dispositifs expérimentaux.
Jean-Loïc Le Quellec est un anthropologue et préhistorien français, spécialiste de l’art rupestre du Sahara. Il a effectué plusieurs missions d’expertise au Sahara pour le compte de l’UNESCO, et il est Directeur de recherche émérite au CNRS.
En 2022, il publie La Caverne originelle : Art, mythes et premières humanités. Sur France Culture, il s’interroge : « Pourquoi pénétrer dans des grottes obscures dans le but d’y figurer un petit nombre d’espèces animales, plus rarement quelques humains, souvent animalisés ? » et propose l’hypothèse d’« un grand mythe de création qui nourrissait l’ontologie des artistes du Paléolithique : celui de l’émergence primordiale, qui s’est répandu sur toute la surface du globe à mesure que Sapiens découvrait de nouveaux territoires.»
LE BESOIN D’UNE AMORCE
« L’imagination seule ne fonctionne pas. L’imagination créatrice, créer à partir de rien, absolument pas. Il nous faut une amorce. »
L’imaginaire fonctionne avec des amorces. L’amorce peut être tactile, auditive ou visuelle, cela peut être la parole. Peu importe. Mais il nous faut une amorce. L’imagination seule ne fonctionne pas. L’imagination créatrice, créer à partir de rien, absolument pas. Il nous faut un passé, des expériences. Il nous faut une amorce.
UNE OUVERTURE POUR L’HISTOIRE
« Dans ces images arrachées, il y avait une ouverture. »
Les amorces ont commencé par des images. Des photos arrachées à des magazines, dont ils assemblaient des fragments. Ce n’étaient que des amorces. Et aussi des images générées par IA à partir de quelques mots-clés d’une histoire, susceptibles de faire émerger le début d’un récit. Dans ces images arrachées, il y avait une ouverture.

LES RÉCITS QUI RÉSISTENT AU TEMPS
« Les récits que l’humanité raconte sur sa propre origine sont ceux qui résistent le plus au changement. »
On peut montrer que la trame d’un récit sur l’origine de l’humanité — le fait que les récits que l’humanité raconte sur sa propre origine sont ceux qui résistent le plus au changement. Parce que lorsqu’un groupe humain raconte une histoire sur ses propres origines, il n’a pas envie de l’échanger contre celle de son voisin. Ce sont donc des récits très résistants.
RETOURNER À LA GROTTE
« L’idée était de retourner à la grotte pour retrouver leur lieu d’origine, le lieu de l’émergence originelle. »
Le grand mythe, le mythe le plus légendaire, que tout le monde connaissait à l’époque où les grottes étaient ornées, était un mythe sur les origines de l’humanité : les humains et les animaux vivaient à l’origine sous terre, jusqu’au jour où ils sortirent à l’air libre — l’émergence — et se répandirent sur la terre. Puisqu’ils étaient sortis d’un trou dans le sol, et qu’un trou dans le sol est une grotte, l’idée était de retourner à la grotte pour retrouver leur lieu d’origine, le lieu de l’émergence originelle.

CRÉER EN PARLANT
« Pendant que je parle, je crée. Je ne sais pas ce que je vais dire ensuite, je crée. »
Quand je parle d’oralité ou d’« oraliture », c’est la capacité à communiquer immédiatement, sans médiation. Nous avons perdu ce contact direct avec la parole qui crée au fur et à mesure que la personne parle. La création continue pendant que la personne parle. Une forme de poésie au vrai sens du terme. La poésie, c’est la création. Pendant que je parle, je crée. Je ne sais pas ce que je vais dire ensuite, je crée.
VIVRE L’HISTOIRE
« Vous la racontez comme si vous étiez vous-même en train de vivre l’histoire. »
Tous les conteurs fonctionnent ainsi. Il y a la structure, l’histoire, les éléments clés, des choses se produisent, on sait quand et comment elles vont se produire. Puis on visualise. On avance à l’intérieur de l’histoire. Ce ne sont que des mots, mais en même temps c’est totalement physique. Et cette forme de mouvement aide, parce qu’on vit l’histoire comme si on était soi-même en train de la vivre. On est tellement investi dans l’histoire qu’on la raconte comme si on y était : on est à la fois le conteur et à l’intérieur de l’histoire. Elle passe par notre expérience, notre corps, notre bouche. On la raconte comme si on était soi-même en train de vivre l’histoire.
HOMO NARRANS
« C’est peut-être ce qui caractérise le mieux l’espèce humaine. »
Homo sapiens est un terme extrêmement prétentieux. Se désigner soi-même comme celui qui sait. Homo narrans, l’homme qui raconte, est beaucoup plus proche, beaucoup plus spécifique aux humains : le fait de raconter. Homo narrans désigne une espèce humaine, parmi plusieurs espèces humaines qui ont existé ; aujourd’hui il n’en reste qu’une, mais cette espèce humaine, la nôtre, se distingue par sa capacité à raconter. À produire des récits. C’est peut-être ce qui caractérise le mieux l’espèce humaine.

LE BESOIN DE RACONTER
« Certains linguistes pensent aujourd’hui que le langage est né du besoin de raconter. »
Du côté de la linguistique, certains linguistes pensent aujourd’hui que le langage est né du besoin de raconter. Du besoin de raconter ce qui m’est arrivé, mais aussi de raconter quelque chose qui ne m’est pas arrivé.





